La formule «
pour raisons
de sécurité
»
(« for
security reasons », « per
ragioni di sicurezza ») fonctionne comme un
argument d’autorité qui, coupant court à toute discussion, permet d’imposer des
perspectives et des mesures que l’on n’accepterait pas sans cela. Il faut lui
opposer l’analyse d’un concept d’apparence anodine, mais qui semble avoir
supplanté toute autre notion politique : la sécurité.
On pourrait penser que le but des politiques de sécurité est simplement de
prévenir des dangers, des troubles, voire des catastrophes. Une certaine
généalogie fait en effet remonter l’origine du concept au dicton romain
Salus
publica suprema lex («
Le salut du peuple est la
loi suprême
»), et l’inscrit ainsi dans le paradigme
de l’état d’exception. Pensons au
senatus consultum ultimum et à la
dictature à Rome (
1)
; au principe du droit canon selon
lequel
Necessitas non habet legem («
Nécessité
n’a point de loi
»)
; aux
comités de salut public (
2) pendant la Révolution française
;
à la Constitution du 22 frimaire de l’an VIII (1799), évoquant les
« troubles qui menaceraient la sûreté de l’Etat » ; ou encore à l’article 48
de la constitution de Weimar (1919), fondement juridique du régime
national-socialiste, qui mentionnait également la
« sécurité publique ».
Quoique correcte, cette généalogie ne permet pas de comprendre les
dispositifs de sécurité contemporains. Les procédures d’exception visent une
menace immédiate et réelle qu’il faut éliminer en suspendant pour un temps
limité les garanties de la loi
; les «
raisons de sécurité
» dont on
parle aujourd’hui constituent au contraire une technique de gouvernement normale
et permanente.
Davantage que dans l’état d’exception, Michel Foucault (
3) conseille de chercher l’origine de la sécurité contemporaine
dans les débuts de l’économie moderne, chez François Quesnay (1694-1774) et les
physiocrates (
4). Si, peu après les traités de Westphalie (
5), les grands Etats absolutistes ont introduit dans leur
discours l’idée que le souverain devait veiller à la sécurité de ses sujets, il
fallut attendre Quesnay pour que la sécurité — ou plutôt la «
sûreté
» — devienne le concept
central de la doctrine du gouvernement.
Prévenir les troubles ou les
canaliser ?
Son article consacré aux «
Grains
» dans l’
Encyclopédie demeure, deux siècles et demi
plus tard, indispensable pour comprendre le mode de gouvernement actuel.
Voltaire dira d’ailleurs qu’une fois ce texte paru les Parisiens cessèrent de
discuter de théâtre et de littérature pour parler d’économie et
d’agriculture…
L’un des principaux problèmes que les gouvernements devaient alors affronter
était celui des disettes et des famines. Jusqu’à Quesnay, ils essayaient de les
prévenir en créant des greniers publics et en interdisant l’exportation de
grains. Mais ces mesures préventives avaient des effets négatifs sur la
production. L’idée de Quesnay fut de renverser le procédé : au lieu d’essayer de
prévenir les famines, il fallait les laisser se produire et, par la
libéralisation du commerce extérieur et intérieur, les gouverner une fois
qu’elles s’étaient produites. «
Gouverner
» reprend ici son sens étymologique : un bon pilote — celui
qui tient le gouvernail — ne peut pas éviter la tempête mais, si elle survient,
il doit être capable de diriger son bateau.
C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la formule qu’on attribue à Quesnay,
mais qu’en vérité il n’a jamais écrite : «
Laisser
faire, laisser passer
». Loin d’être seulement la
devise du libéralisme économique, elle désigne un paradigme de gouvernement, qui
situe la sécurité — Quesnay évoque la
« sûreté des
fermiers et des laboureurs » — non pas dans la
prévention des troubles et des désastres, mais dans la capacité à les canaliser
dans une direction utile.
Il faut mesurer la portée philosophique de ce renversement qui bouleverse la
traditionnelle relation hiérarchique entre les causes et les effets : puisqu’il
est vain ou en tout cas coûteux de gouverner les causes, il est plus utile et
plus sûr de gouverner les effets. L’importance de cet axiome n’est pas
négligeable : il régit nos sociétés, de l’économie à l’écologie, de la politique
étrangère et militaire jusqu’aux mesures internes de sécurité et de police.
C’est également lui qui permet de comprendre la convergence autrement
mystérieuse entre un libéralisme absolu en économie et un contrôle sécuritaire
sans précédent.
Prenons deux exemples pour illustrer cette apparente contradiction. Celui de
l’eau potable, tout d’abord. Bien qu’on sache que celle-ci va bientôt manquer
sur une grande partie de la planète, aucun pays ne mène une politique sérieuse
pour en éviter le gaspillage. En revanche, on voit se développer et se
multiplier, aux quatre coins du globe, les techniques et les usines pour le
traitement des eaux polluées — un grand marché en devenir.
Considérons à présent les dispositifs biométriques, qui sont l’un des aspects
les plus inquiétants des technologies sécuritaires actuelles. La biométrie est
apparue en France dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le criminologue
Alphonse Bertillon (1853-1914) s’appuya sur la photographie signalétique et les
mesures anthropométriques afin de constituer son «
portrait parlé
», qui utilise un
lexique standardisé pour décrire les individus sur une fiche signalétique. Peu
après, en Angleterre, un cousin de Charles Darwin et grand admirateur de
Bertillon, Francis Galton (1822-1911), mit au point la technique des empreintes
digitales. Or ces dispositifs, à l’évidence, ne permettaient pas de prévenir les
crimes, mais de confondre les criminels récidivistes. On retrouve ici encore la
conception sécuritaire des physiocrates : ce n’est qu’une fois le crime accompli
que l’Etat peut intervenir efficacement.
Pensées pour les délinquants récidivistes et les étrangers, les techniques
anthropométriques sont longtemps restées leur privilège exclusif. En 1943, le
Congrès des Etats-Unis refusait encore le Citizen Identification Act, qui visait
à doter tous les citoyens de cartes d’identité comportant leurs empreintes
digitales. Ce n’est que dans la seconde partie du XXe siècle qu’elles furent
généralisées. Mais le dernier pas n’a été franchi que récemment. Les scanners
optiques permettant de relever rapidement les empreintes digitales ainsi que la
structure de l’iris ont fait sortir les dispositifs biométriques des
commissariats de police pour les ancrer dans la vie quotidienne. Dans certains
pays, l’entrée des cantines scolaires est ainsi contrôlée par un dispositif de
lecture optique sur lequel l’enfant pose distraitement sa main.
Des voix se sont élevées pour attirer l’attention sur les dangers d’un
contrôle absolu et sans limites de la part d’un pouvoir qui disposerait des
données biométriques et génétiques de ses citoyens. Avec de tels outils,
l’extermination des Juifs (ou tout autre génocide imaginable), menée sur la base
d’une documentation incomparablement plus efficace, eût été totale et
extrêmement rapide. La législation aujourd’hui en vigueur dans les pays
européens en matière de sécurité est sous certains aspects sensiblement plus
sévère que celle des Etats fascistes du XXe siècle. En Italie, le texte unique
des lois sur la sécurité publique (Testo unico delle leggi di pubblica
sicurezza, Tulsp) adopté en 1926 par le régime de Benito Mussolini est, pour
l’essentiel, encore en vigueur
; mais les lois contre
le terrorisme votées au cours des «
années de
plomb
» (de 1968 au début des années 1980) ont
restreint les garanties qu’il contenait. Et comme la législation française
contre le terrorisme est encore plus rigoureuse que son homologue italienne, le
résultat d’une comparaison avec la législation fasciste ne serait pas très
différent.
La multiplication croissante des dispositifs sécuritaires témoigne d’un
changement de la conceptualité politique, au point que l’on peut légitimement se
demander non seulement si les sociétés dans lesquelles nous vivons peuvent
encore être qualifiées de démocratiques, mais aussi et avant tout si elles
peuvent encore être considérées comme des sociétés politiques.
Au Ve siècle avant Jésus-Christ, ainsi que l’a montré l’historien Christian
Meier, une transformation de la manière de concevoir la politique s’était déjà
produite en Grèce, à travers la politisation
(Politisierung) de la
citoyenneté. Alors que l’appartenance à la cité (la
polis) était
jusque-là définie par le statut et la condition — nobles et membres des
communautés cultuelles, paysans et marchands, seigneurs et clients, pères de
famille et parents, etc. —, l’exercice de la citoyenneté politique devient un
critère de l’identité sociale.
« Il se créa ainsi
une identité politique spécifiquement grecque, dans laquelle l’idée que des
individus devaient se conduire comme des citoyens trouva une forme
institutionnelle, écrit Meier.
L’appartenance aux groupes constitués à
partir des communautés économiques ou religieuses fut reléguée au second plan.
Dans la mesure où les citoyens d’une démocratie se vouaient à la vie politique,
ils se comprenaient eux-mêmes comme membres de la polis. Polis
et
politeia,
cité et citoyenneté, se définissaient réciproquement. La
citoyenneté devint ainsi une activité et une forme de vie par laquelle la
polis,
la cité, se constitua en un domaine clairement distinct de
l’oikos,
la maison. La politique devint un espace public libre, opposé en
tant que tel à l’espace privé où régnait la nécessité (
6).
» Selon Meier, ce
processus de politisation spécifiquement grec a été transmis en héritage à la
politique occidentale, dans laquelle la citoyenneté est restée — avec des hauts
et des bas, certes — le facteur décisif.
Or c’est précisément ce facteur qui se trouve progressivement entraîné dans
un processus inverse : un processus de dépolitisation. Jadis seuil de
politisation actif et irréductible, la citoyenneté devient une condition
purement passive, où l’action et l’inaction, le public et le privé s’estompent
et se confondent. Ce qui se concrétisait par une activité quotidienne et une
forme de vie se limite désormais à un statut juridique et à l’exercice d’un
droit de vote ressemblant de plus en plus à un sondage d’opinion.
Les dispositifs de sécurité ont joué un rôle décisif dans ce processus.
L’extension progressive à tous les citoyens des techniques d’identification
autrefois réservées aux criminels agit immanquablement sur leur identité
politique. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’identité n’est
plus fonction de la «
personne
» sociale et de sa reconnaissance, du «
nom
» et de la «
renommée
», mais de données
biologiques qui ne peuvent entretenir aucun rapport avec le sujet, telles les
arabesques insensées que mon pouce teinté d’encre a laissées sur une feuille de
papier ou l’ordonnance de mes gènes dans la double hélice de l’ADN. Le fait le
plus neutre et le plus privé devient ainsi le véhicule de l’identité sociale,
lui ôtant son caractère public.
Si des critères biologiques qui ne dépendent en rien de ma volonté
déterminent mon identité, alors la construction d’une identité politique devient
problématique. Quel type de relation puis-je établir avec mes empreintes
digitales ou mon code génétique
? L’espace de
l’éthique et de la politique que nous étions habitués à concevoir perd son sens
et exige d’être repensé de fond en comble. Tandis que le citoyen grec se
définissait par l’opposition entre le privé et le public, la maison (siège de la
vie reproductive) et la cité (lieu du politique), le citoyen moderne semble
plutôt évoluer dans une zone d’indifférenciation entre le public et le privé,
ou, pour employer les mots de Thomas Hobbes, entre le corps physique et le corps
politique.
La vidéosurveillance, de la
prison à la rue
Cette indifférenciation se matérialise dans la vidéosurveillance des rues de
nos villes. Ce dispositif a connu le même destin que les empreintes digitales :
conçu pour les prisons, il a été progressivement étendu aux lieux publics. Or un
espace vidéosurveillé n’est plus une agora, il n’a plus aucun caractère
public
; c’est une zone grise entre le public et le
privé, la prison et le forum. Une telle transformation relève d’une multiplicité
de causes, parmi lesquelles la dérive du pouvoir moderne vers la biopolitique
occupe une place particulière : il s’agit de gouverner la vie biologique des
individus (santé, fécondité, sexualité, etc.) et non plus seulement d’exercer
une souveraineté sur un territoire. Ce déplacement de la notion de vie
biologique vers le centre du politique explique le primat de l’identité physique
sur l’identité politique.
Mais on ne saurait oublier que l’alignement de l’identité sociale sur
l’identité corporelle a commencé avec le souci d’identifier les criminels
récidivistes et les individus dangereux. Il n’est donc guère étonnant que les
citoyens, traités comme des criminels, finissent par accepter comme allant de
soi que le rapport normal entretenu avec eux par l’Etat soit le soupçon, le
fichage et le contrôle. L’axiome tacite, qu’il faut bien prendre ici le risque
d’énoncer, est : «
Tout citoyen — en tant qu’il est un
être vivant — est un terroriste potentiel.
» Mais
qu’est-ce qu’un Etat, qu’est-ce qu’une société régis par un tel axiome
? Peuvent-ils encore être définis comme démocratiques, ou
même comme politiques
?
Dans ses cours au Collège de France comme dans son livre
Surveiller et
punir (
7), Foucault esquisse une classification typologique des Etats
modernes. Le philosophe montre comment l’Etat de l’Ancien Régime, défini comme
un Etat territorial ou de souveraineté, dont la devise était «
Faire mourir et laisser vivre
»,
évolue progressivement vers un Etat de population, où la population
démographique se substitue au peuple politique, et vers un Etat de discipline,
dont la devise s’inverse en «
Faire vivre et laisser
mourir
» : un Etat qui s’occupe de la vie des sujets
afin de produire des corps sains, dociles et ordonnés.
L’Etat dans lequel nous vivons à présent en Europe n’est pas un Etat de
discipline, mais plutôt — selon la formule de Gilles Deleuze — un «
Etat de contrôle
» : il n’a pas
pour but d’ordonner et de discipliner, mais de gérer et de contrôler. Après la
violente répression des manifestations contre le G8 de Gênes, en juillet 2001,
un fonctionnaire de la police italienne déclara que le gouvernement ne voulait
pas que la police maintienne l’ordre, mais qu’elle gère le désordre : il ne
croyait pas si bien dire. De leur côté, des intellectuels américains qui ont
essayé de réfléchir sur les changements constitutionnels induits par le Patriot
Act et la législation post-11-Septembre (
8) préfèrent parler d’«
Etat de
sécurité
»
(security state). Mais que veut dire
ici «
sécurité
» ?
Au cours de la Révolution française, cette notion — ou celle de «
sûreté
», comme on disait alors —
est imbriquée avec celle de police. La loi du 16 mars 1791 puis celle du
11 août 1792 introduisent dans la législation française l’idée, promise à une
longue histoire dans la modernité, de «
police de
sûreté
». Dans les débats précédant l’adoption de ces
lois, il apparaît clairement que police et sûreté se définissent
réciproquement
; mais les orateurs — parmi lesquels
Armand Gensonné, Marie-Jean Hérault de Séchelles, Jacques Pierre Brissot — ne
sont capables de définir ni l’une ni l’autre. Les discussions portent
essentiellement sur les rapports entre la police et la justice. Selon Gensonné,
il s’agit de
« deux pouvoirs parfaitement distincts
et séparés » ; et
pourtant, tandis que le rôle du pouvoir judiciaire est clair, celui de la police
semble impossible à définir.
L’analyse du discours des députés montre que le lieu de la police est
proprement indécidable, et qu’il doit rester tel, car si elle était entièrement
absorbée par la justice, la police ne pourrait plus exister. C’est la fameuse
«
marge d’appréciation
» qui
caractérise encore maintenant l’activité de l’officier de police : par rapport à
la situation concrète qui menace la sécurité publique, celui-ci agit en
souverain. Ce faisant, il ne décide pas ni ne prépare — comme on le répète à
tort — la décision du juge : toute décision implique des causes, et la police
intervient sur les effets, c’est-à-dire sur un indécidable. Un indécidable qui
ne se nomme plus, comme au XVIIe siècle, «
raison
d’Etat
», mais «
raisons de
sécurité
».
Une vie politique devenue
impossible
Ainsi, le
security state est un Etat de police, même si la définition
de la police constitue un trou noir dans la doctrine du droit public : lorsqu’au
XVIIIe siècle paraissent en France le
Traité de la police de Nicolas de
La Mare et en Allemagne les
Grundsätze der Policey-Wissenschaft de Johann
Heinrich Gottlob von Justi, la police est ramenée à son étymologie de
politeia et tend à désigner la politique véritable, le terme de «
politique
» désignant quant à lui
la seule politique étrangère. Von Justi nomme ainsi
Politik le rapport
d’un Etat avec les autres et
Polizei le rapport d’un Etat avec lui-même :
« La police est le rapport en force d’un Etat avec
lui-même. »
En se plaçant sous le signe de la sécurité, l’Etat moderne sort du domaine du
politique pour entrer dans un no man’s land dont on perçoit mal la géographie et
les frontières et pour lequel la conceptualité nous fait défaut. Cet Etat, dont
le nom renvoie étymologiquement à une absence de souci
(securus : sine
cura), ne peut au contraire que nous rendre plus soucieux des dangers qu’il
fait courir à la démocratie, puisqu’une vie politique y est devenue
impossible
; or démocratie et vie politique sont — du
moins dans notre tradition — synonymes.
Face à un tel Etat, il nous faut repenser les stratégies traditionnelles du
conflit politique. Dans le paradigme sécuritaire, tout conflit et toute
tentative plus ou moins violente de renverser le pouvoir fournissent à l’Etat
l’occasion d’en gouverner les effets au profit d’intérêts qui lui sont propres.
C’est ce que montre la dialectique qui associe étroitement terrorisme et réponse
de l’Etat dans une spirale vicieuse. La tradition politique de la modernité a
pensé les changements politiques radicaux sous la forme d’une révolution qui
agit comme le pouvoir constituant d’un nouvel ordre constitué. Il faut
abandonner ce modèle pour penser plutôt une puissance purement destituante, qui
ne saurait être captée par le dispositif sécuritaire et précipitée dans la
spirale vicieuse de la violence. Si l’on veut arrêter la dérive antidémocratique
de l’Etat sécuritaire, le problème des formes et des moyens d’une telle
puissance destituante constitue bien la question politique essentielle qu’il
nous faudra penser au cours des années qui viennent.