Eric
Hobsbawm, historien franc-tireur, est mort
Le Monde.fr | 01.10.2012 à 14h17 • Mis à jour le 02.10.2012 à 14h33 | Par Philippe-Jean
Catinchi
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"Je
suis quelqu'un qui n'appartient pas totalement à l'endroit où il se
trouve." Cet aveu de l'historien
britannique Eric Hobsbawm, lâché au fil de son autobiographie, Interesting
Times (2002), formidablement traduite sous le titre Franc-tireur (Ramsay, 2005), dit bien
l'atypie de l'homme, du savant et du militant qu'il fut jusqu'à sa mort, à
Londres, lundi 1er octobre, à l'âge de 95 ans.
Né au début du "court XXe siècle" (1914-1991) qu'il
définit magistralement dans L'Age des extrêmes, un ouvrage traduit dans
près de quarante langues, Eric Hobsbawm fut d'abord l'essayiste aigu de ce "long
XIXe siècle" - 1789-1914 - qu'il scruta en historien des sociétés plutôt qu'en historien du social. Le premier des paradoxes de
cet immense érudit : Britannique - quoique né en Egypte et originaire d'Europe centrale ; juif que ni la culture, ni la pratique, ni les références confessionnelles ne concernèrent
vraiment ; marxiste impénitent quoique d'une impeccable lucidité sur le divorce
toujours plus net entre ses idéaux et les transformations du monde.
Polyglotte et cosmopolite, ce fils de père anglais - Percy Obstbaum, avant
que l'orthographe du patronyme ne soit altérée - et de mère autrichienne -
Nelly Grün - naît dans le sultanat d'Egypte, à Alexandrie, le 9 juin 1917, au
sein d'une famille petite-bourgeoise qui rêve d'une aisance évanouie. Eric grandit en Autriche, à Vienne. Il garde de cette jeunesse dans la vieille capitale
austro-hongroise réduite à nourrir ses fantômes de grandeur une adhésion profonde à l'universalisme qui le
coupe de toute tentation communautariste comme de toute fascination raciale.
Orphelin à 14 ans, il est recueilli par sa tante et s'installe à Berlin, où il
assiste à la faillite du régime de Weimar, à la crise qui ruine le peuple et à
la brutalisation de l'action politique. Cela
conduit le jeune Hobsbawm à rejoindre les mouvements communistes lycéens et à distribuer des tracts contre Hitler à l'heure où flambe le Reichstag. Il n'a pas 16
ans. Ses tuteurs quittent alors Berlin ; Eric suit et s'installe en mars 1933 à
Londres, qui devient sa ville de résidence, même s'il voyagera toujours
énormément, en Espagne, en Italie, en Amérique, tant anglo-saxonne que latine, en France, bien sûr, qu'il visite
chaque année hormis pendant l'occupation nazie, et s'attribue volontiers comme "seconde
patrie".
Elève à la St Marylebone Grammar School et au King's College de Cambridge,
où il étudie l'histoire, Hobsbawm s'enflamme à Paris pour le succès du Front populaire et adhère dès 1936 au Parti communiste
britannique. Il y restera fidèle quasiment jusqu'à sa dissolution, en 1991.
Sans doute en raison de cet aspect "décalé" que pointait l'historien
français Christophe Charle, qui voit cet écart tant dans sa vie que dans ses
choix méthodologiques ou ses interprétations historiques et jusque dans ses
prises de position politiques. Indifférent à la frénésie orthodoxe qui décima
les rangs des militants communistes, Hobsbawm est préservé de toutes les
dérives totalitaires, protégé par sa conscience d'être un "aristocrate communiste". De fait, sa tiédeur à rompre avec l'idéal de ses 20 ans - alors même que tous ses compagnons quittent
le parti après le coup de Budapest en 1956 - lui sera reprochée jusqu'à la fin.
Pour l'heure, Hobsbawm est dans la ligne du parti. Il milite et joue les
prosélytes. Si un service militaire sans gloire le retient dans un cantonnement
insulaire, il est remarqué par l'historien économiste Michael Postan
(1899-1981), qui lui prédit un grand avenir par sa capacité à théoriser et ses convictions internationalistes, d'une rare énergie. La guerre froide
va démentir la fulgurante carrière annoncée. Comme son ami George Rudé (1910-1993), spécialiste
de la Révolution française, qui perd son poste d'enseignant dès 1949, dans un
mouvement d'épuration qui préfigure un maccarthysme à l'anglaise, Hobsbawm doit
ronger son frein. Sa carrière universitaire est réellement entravée sans être
tout à fait au point mort.
Chargé de cours du soir au Birkbeck College en 1947, il n'obtient le poste
de professeur qu'en... 1970. Mais rien ne stérilise son engagement de
chercheur. Avec d'autres historiens marxistes, Rodney Hilton, Christopher Hill
et Edward P. Thompson notamment, il fonde en 1952 la revue Past &
Present, dont l'influence dans le développement de
l'histoire sociale fut déterminante au Royaume-Uni, puis très
vite dans le monde entier. Mais loin d'en faire une spécialité sur laquelle d'autres capitalisent, Hobsbawm joue les
francs-tireurs, travaillant sur les briseurs de machines à l'aube de l'ère
industrielle comme sur la mythologie du bandit social ou sur le jazz - il signe
alors du nom de Francis Newton, Frankie Newton étant un trompettiste qui accompagna
Billie Holiday et fut un des rares jazzmen communistes -, se présentant non
sans malice comme un "antispécialiste dans un monde de
spécialistes".
Marqué par son activisme berlinois et son empathie passionnée pour les
opprimés, il refuse la mythologie romantique du hors-la-loi et relit la figure
du bandit comme un marginal que son idéal de justice ou d'équité
prépare à la revendication d'un monde plus juste.
CHANTIERS SANS FRONTIÈRES
De Primitive Rebels (1959, trad. fr. 1963) à Bandits (1968,
trad. fr. 1972), il bouleverse les conventions, comme lorsqu'il s'attache à établir l'invention des traditions fondant ces discours nationalistes qui
préparent le gouffre noir du XXe siècle (Nations et nationalismes depuis 1780 :
programmes, mythe et réalité, 1990, trad. fr. 1992). De son imprégnation marxiste,
il conserve aussi le goût des chantiers sans frontières. Invitant l'histoire
culturelle, encore à naître, dans l'histoire sociale, au nom d'une perception intuitive qui ne l'abuse
jamais et le rend méfiant envers toute doxa hégémonique, il se défie de la
microstoria qui naît en Italie et goûte peu l'histoire des mentalités que les
tenants des Annales imposent en France. L'ampleur de la vision d'un Braudel lui
convient mieux et les grandes sommes qu'il livre (L'Ere des révolutions
[1962, trad. fr. 1970], L'Ere du capital [1975, trad. fr.1978], L'Ere
des empires [1987, trad. fr. 1989]) travaillent résolument le temps long.
L'oeuvre a pris une telle ampleur que la reconnaissance internationale se
fait universelle : Hobsbawm a très vite été reconnu aux Etats-Unis, enseignant
au Massachusetts Institute of Technology, puis à la New School for Social
Research de New York, et la France l'accueille bientôt, l'historien économique
Clemens Heller l'invitant à animer un séminaire d'histoire sociale à l'EHESS. Finalement, en 1998, Hobsbawm
entre, après David Hockney et Peter Brook, dans le cercle fermé de l'Ordre des
compagnons d'honneur, pour service éminent rendu à la culture britannique.
Toutefois, l'effondrement du monde communiste et le repentir très relatif de l'historien sur son engagement font de ses dernières
publications des livres qui embarrassent ceux-là
mêmes qui soutenaient sa liberté de pensée. A l'heure où la France, qui l'a si
fidèlement traduit, succombe à la vision de François Furet (Le Passé d'une
illusion, 1995), la nouvelle somme que propose Hobsbawm, L'Age des
extrêmes : le court XXe siècle (1994), peine à trouver un éditeur et il faut l'engagement du Monde diplomatique, au côté
des éditions Complexe, pour que le livre paraisse, en 1999 seulement.
Depuis, la figure de l'historien engagé, militant déçu mais témoin
implacable n'a pas cessé de captiver et la qualité de sa plume, la finesse de ses analyses, son humour inentamable, sans désarmer ses détracteurs, ont su rendre à l'historien franc-tireur sa juste place. A part, forcément, mais au plus haut.
- Philippe-Jean Catinchi
Journaliste au Monde
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