Πέμπτη 8 Μαρτίου 2018

N. TERTULLIAN LES ADIEUX A OLIVIER


Avec la disparition d’Olivier Revault d’Allonnes se ferme un grand cycle de l’esthétique française, inauguré par Étienne Souriau (qui prolongeait lui-même la ligne de Victor Basch) et continué par Mikel Dufrenne : il s’agit dans les trois cas d’esthéticiens préoccupés des fondements philosophiques de leur discipline, dont les travaux sont sous-tendus par un vaste horizon spéculatif. En assurant successivement pendant plusieurs décennies la direction de la Revue d’esthétique, ils ont imprimé à la publication l’orientation vers les grandes questions théoriques de la discipline. Mikel Dufrenne a puisé dans la phénoménologie les instruments conceptuels pour approcher le phénomène esthétique, en publiant par ailleurs des travaux autonomes sur la notion d’a priori. Olivier Revault d’Allonnes a été un passionné de la dialectique, le premier interprète français de la « Dialectique négative » d’Adorno (sous sa direction, la Revue d’esthétique a consacré deux numéros à l’auteur de la Théorie esthétique), témoignant une grande fidélité aux concepts fondamentaux de la Phénoménologie de l’esprit de Hegel (la critique hégélienne de la belle âme, de l’intériorité évanescente, l’a beaucoup marqué), mais surtout, il a été un promoteur ardent d’une philosophie de la subjectivité, un critique implacable de la réification, du positivisme et du structuralisme.
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Ses analyses esthétiques, qu’il s’agisse des commentaires sur les œuvres de Beethoven ou de Schoenberg, de Rembrandt ou de Delacroix, de Picabia ou de Xenakis, sont imprégnées du pathos d’une subjectivité rebelle, insoumise, qui refuse le monde des conventions et la logique de la domination.
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On comprend donc l’admiration qu’il vouait à Sartre, philosophe de l’irréductibilité du sujet, pourfendeur des valeurs établies, penseur de « l’incertitude, de l’angoisse, de la responsabilité ». Olivier Revault d’Allonnes incarnait l’esprit de désobéissance, inspiré par l’exemple d’un des maîtres de sa génération. Il n’a donc cessé de traquer les vérités figées et les stéréotypes de pensée, cultivant partout ce qu’on pourrait appeler une logique de la non-domination. J’avais évoqué cet aspect central de sa pensée dans un article écrit pour son quatre-vingtième anniversaire, et dans une lettre qu’il m’a adressée à cette occasion il a tenu à souligner combien il était attaché à cette idée, en faisant état de la conviction profonde qui l’animait :
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« Dominer, dominus, le “seigneur”, il est incompréhensible et surtout inacceptable qu’un être humain puisse “dominer” un autre être humain ».
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Adorno, par ses formules percutantes : « la totalité est la non-vérité », Sartre, défenseur incorruptible d’une pensée de la liberté, Marcuse, l’auteur de « Contre-révolution et révolte », Walter Benjamin, interprète subtil de Baudelaire, figuraient parmi ses interlocuteurs de choix. Il a mené durant toute son existence le combat pour une pensée émancipée, démystificatrice, de gauche, non assujettie à la pression des appareils : l’esprit libertaire traverse aussi bien son enseignement universitaire (son séminaire d’esthétique à la Sorbonne a été pendant des décennies le lieu de rencontre de ceux qui aimaient l’indépendance d’esprit et les courants novateurs en art et philosophie), que son action publique et surtout ses écrits esthétiques et philosophiques.
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Si les rapports entre l’art et la société n’ont pas cessé de mobiliser la réflexion de l’auteur de la thèse sur La Création artistique et le problème de la liberté (publiée en 1973 chez Klincksieck, elle vient d’être rééditée l’année dernière chez le même éditeur), il faut dire qu’il a été beaucoup plus préoccupé d’éclairer la société par l’art qu’elle a pu générer qu’à chercher à « expliquer » les œuvres par leur conditionnement socio-historique. Pourfendeur inlassable du « sociologisme » et des interprétations réductrices de l’art, Revault d’Allonnes se montrait fidèle avant tout à ce qu’Adorno appelait « la loi de la forme » (das Formgesetz), à la configuration esthétique singulière des œuvres. C’est dans leur mouvement interne qu’il déchiffrait les réverbérations des constellations socio-historiques, mais son souci primordial était de rendre justice à leur singularité esthétique. La grande finesse de ses analyses, qu’il s’agisse de révéler les significations cachées de La Fiancée juive de Rembrandt, le bouleversement des structures musicales établies dans les derniers quatuors de Beethoven, ou la profondeur de la Weltanschauung exprimée dans l’opéra Moise et Aaron de Schoenberg, était due à cette capacité d’immersion dans l’immanence des œuvres, et à épouser leur dialectique interne, en faisant valoir partout ce que nous avons appelé la logique de la non domination.
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La réflexion philosophique se nourrissait chez Revault d’Allonnes de ses convictions politiques. S’il mettait dans sa ligne de mire la pétrification de la dialectique, en dénonçant l’occultation de l’immanence de la négation, la suppression artificielle de la négativité, la réconciliation forcée des contradictions par l’institution d’une « rose positivité », c’est parce qu’il y décelait les instruments idéologiques des bureaucrates et des manipulateurs de consciences : la chaleur avec laquelle il a accueilli le concept adornien de « dialectique négative » (nous pensons à son texte « Adorno non Adorno », par u il y a plus de trente ans dans la Revue d’esthétique), c’est parce qu’il répondait à son souhait de laisser les contradictions s’épanouir et non de les étouffer, de chercher dans l’« immanence de la négation » la clef de la dialectique, méthode de pensée qui répondait à son non-conformisme structurel, à son esprit éminemment critique et démystificateur.
Portrait de Hegel par Schlesinger (1831)
Jean-Paul Sartre
Theodor Ludwig Wiesengrund Adorno
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Le chercheur qui va se pencher sur l’ensemble des écrits d’Olivier Revault d’Allonnes ne va pas manquer de relever la cohérence remarquable de son œuvre, le fil subtil qui unit sa réflexion sur la pensée biblique et sur le judaïsme, la célébration de l’intériorité, de l’invention et du devenir, ainsi que la critique du « monde administré », qui traverse ses écrits philosophiques et esthétiques, et l’attachement à la « puissance du négatif » qui inspire sa dialectique. L’éloge de la temporalité qui se concrétise dans l’opposition entre « nomadisme » et « sédentarisation » – idée directrice de son brillant essai intitulé Musiques, variation sur la pensée juive (1979, réédité en 2006 chez Christian Bourgois) – revient comme un leitmotiv dans tous ses écrits sur la musique.
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On peut craindre que l’œuvre d’Olivier Revault d’Allonnes n’ait pas encore reçu l’accueil réclamé par la richesse et l’originalité de ses aperçus. Les connexions établies entre l’« éthique musicale » et l’« éthique biblique », sa façon d’interpréter la musique (son art préféré) à tr avers les concepts fondamentaux de sa pensée de la subjectivité (le rôle décisif du temps, la vocation défétichisante du sujet, la nostalgie de l’utopie), le caractère magistral de l’analyse consacrée à un opéra comme Moïse et Aaron de Schoenberg, où il montre le caractère contestable de la formule d’Adorno – « fragment sacral » –, en révélant la dimension purement humaine du conflit et en éclairant ainsi d’une lumière inédite la structure esthétique profonde de l’œuvre – on ne finira pas de faire valoir ses achèvements majeurs. Un de ses derniers textes, intitulé « Qu’y a-t-il de social dans le système tonal ? », où il prolonge les réflexions d’Adorno (cf. Europe, n° 949, mai 2008, p. 217-225), est un condensé de ses vues audacieuses sur les fondements socio-historiques de l’hégémonie du principe de tonalité et sur l’arrière-plan socio-historique de sa crise. On y retrouve les thèmes favoris de sa réflexion esthétique : la vocation critique et subversive de l’art, la liaison intime qui le relie à l’utopie d’un monde où le « gouvernement des hommes » va être remplacée par l’« administration des choses ».
Au moment de faire les adieux à Olivier, on ne cesse de penser à sa personnalité chaleureuse, douée d’un inaltérable sens de l’amitié, à sa grande générosité (je suis parmi ceux qui ont bénéficié de son appui décisif dans des moments particulièrement difficiles), à son intelligence continuellement en éveil et surtout à son intérêt sans faille pour tout ce que l’art en affinant notre sensibilité et notre perception du monde peut apporter aux pauvres humains que nous sommes.

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